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Vendredi, 06 Novembre 2009 19:21
La didactique des langues au miroir d’une société de services et d’usagers
auteur: Jacques Pécheur
 
Lingua e nuova didattica 3 (giugno 2008), Actes du Séminaire National Lend, Bologna 18-19-20 octobre 2007, p. 103-107.
Cet article est un extrait de la revue de LEND (Italie)
 
Jacques Le Goff, sociologue, écrit : “L’école est de plus en plus considérée comme un organisme fournissant des « prestations éducatives » aux usagers que sont les élèves . Le rôle de l’enseignant se rapproche de celui d’un prestataire de services en savoirs et connaissances utiles, avec « obligation de résultat .» Avec cette remarque, Jacques Le Goff ne fait que prendre acte d’une évidence , à savoir que l’école, la didactique, la pédagogie ne se meuvent pas dans un monde à part, intemporel mais qu’elles n’échappent pas aux évolutions d’une société.
 
Chacun sait en effet que les langues sont devenues des marchandises, culturellement par le tourisme, les voyages, les industries culturelles ; économiquement par le biais de l’exportation, par le biais des multinationales ou par les rachats d’entreprise ; politiquement par le rôle que jouent l’histoire, la mémoire ou le patrimoine. A l’école aujourd’hui, si elle ne veut pas voir l’enseignement des langues lui échapper, de croiser ses logiques avec celle de la consommation. Ce qui lui impose de bien connaître le temps de la consommation ; de savoir reconnaître le consommateur dans l’apprenant et de demander à la didactique de lui fournir les instruments relatifs aux nouveaux comportements et partant aux nouvelles attentes de l’apprenant.
 
Connaître le temps de la consommation
 
La consommation est devenue un phénomène qui gouverne nos existences. Elle ne renvoie pas seulement à l’utilisation de produits mais à un large ensemble de pratiques identitaires.
 
Consommer c’est bien sûr manger, mais aussi regarder la télévision, flâner dans les magasins, lire un magazine, assister à un spectacle, prendre un cours de tennis…. La consommation absorbe nos énergies, nos ressources, nos envies ; nous passons plus de 30% de notre temps à des activités assimilables à de la consommation. Consommer c’est aussi savoir qu’un adolescent européen vivant en milieu urbain est soumis à plus de 1500 messages publicitaires par jour et que désormais il passe plus de temps devant un écran qu’il soit de télévision, d’ordinateur ou de téléphone ( 1500 heures) qu’en classe (950 heures) : ce qui signifie clairement que les écrans sont devenus une source de préceptes éducatifs.
 
Il nous revient donc de regarder cette génération consommation, riche ou pauvre, comme une génération qui se définit par ce qu’elle achète : qu’ils habitent Yaoundé, Mexico, Palerme, Paris, Bologne ou Pittsburgh, ils n’ont qu’un désir, porter les mêmes baskets, enfiler les même jeans, écouter les même musiques…la différence tient entre ceux qui ont les moyens d’y accéder et les autres.
 
Mais ce rapport à la consommation va plus loin : Naomi Klein (« No logo ») faisait déjà remarquer que, autant que des produits, ce que les jeunes consommateurs achètent ce sont des styles de vie : les grandes marques elles-mêmes contribuent à produire du sens ; elles sont devenues de véritables moteurs idéologiques, des sortes de machines à raconter des histoires : Nike raconte des histoires de dépassement de soi, Coca Cola, une manière de vivre ensemble, Swatch un rapport au temps ….
 

Or que nous dit notre société ? Elle nous dit que nous sommes entrés dans une ère où se fait jour une nouvelle façon de penser l’articulation entre sphère domestique et professionnelle ; toutes deux aujourd’hui s’interpénètrent au point que les nouveaux objets de consommation répondent à un double besoin personnel et professionnel : téléphone portable, ordinateur, câble, satellite en font déjà partie et la liste des services liés à ces technologies devient chaque jour plus impressionnante : services à domicile (achat, consultations bancaires, réservations, enchères) , jeux vidéo, pay per view, jeux éducatifs, formation en distance, information en ligne….

 
Nous sommes aujourd’hui passés d’une société centripète d’intégration à une société centrifuge de diversification des situations individuelles qui va de pair avec ce qui est porteur de sens : l’éducation, la culture, l’art, la communication, les voyages, le bien être corporel et mental qui sont tous des secteurs appelés à un fort développement
Ce passage à une société centrifuge a pour conséquence d’une part l’éclatement des lieux de travail : à côté du domicile (30% des gens en France utilisent leur domicile comme lieu de travail au moins 6h30 par semaine), la voiture, l’hôtel, les transports en commun sont des lieux potentiels de travail et le développement du télétravail qui illustre ce passage à une société centrifuge ; d’autre part l’interpénétration du temps de travail et de loisirs, de la vie familiale, privée et sociale.
 
Cette relation nouvelle entre espace privé et espace public, le déplacement des frontières entre temps privé et temps public impliquent donc de prendre en compte un autre rapport à l’espace et au temps . Tout indique que nous sommes bel et bien entrés dans l’ère du consommateur - apprenant
 
Le temps du consommateur - apprenant
 
On le voit, l’ensemble des paramètres attachés à la consommation, aux modifications qu’elle induit sur les modes de vie conduisent à tenter de définir non pas l’apprenant comme le consommateur qu’on croit toujours avoir devant soi et dont on imagine toujours que l’école transformera en citoyen vertueux, lucide et avisé mais le consommateur comme apprenant auquel elle doit s’adapter, qu’elle doit écouter, servir et satisfaire.
Pourquoi ?
Parce que les langues sont un domaine particulièrement sensible à l’évaluation, tant il est vrai qu’elles sont une des rares disciplines d’apprentissage où l’on peut faire un usage immédiat de ce que l’on apprend ;
parce que les langues entrent dans le champ mondialisé de la circulation des personnes et des marchandises ;
parce que les langues font aujourd’hui partie des stratégies de conquête des marchés ;
Parce que les langues se sont avérées être un domaine particulièrement sensible à l’intrusion des paramètres de la consommation à savoir l’offre et la demande, l’analyse des besoins, l’image du produit, son positionnement etc… ;
parce qu’enfin les étudiants, les élèves , les usagers ont intégré depuis longtemps les données de ce type,
 
L’étudiant de langue que nous avons devant nous,  veut faire un usage immédiat de ce qu’il apprend ; pouvoir confronter très vite ce qu’il apprend avec la réalité de la communication, pouvoir disposer d’une langue utilisable telle quelle, vite  et dès lors veut apprendre tout ce qui est utile, rien que ce qui est utile. Il nous apparaît en matière d’apprentissage comme un usager pragmatique, pressé, gestionnaire, soucieux de rentabiliser son investissement .
 
Il est ce que les études de consommation appellent un individu – entreprise : il en a le vocabulaire et l’école n’a pas peu contribué à faire en sorte qu’il se l’approprie empruntant petit à petit son vocabulaire à la sphère économique. Pour lui, les langues sont un investissement, il entend négocier des parcours d’apprentissage ; planifier son emploi du temps ; il réclame des bilans ; il souhaite que son apprentissage soit validé par des crédits ; apprendre pour lui est un contrat ; il exige efficacité et excellence.
 
Dans ces conditions, il est clair que la salle de classe ne saurait constituer le seul espace-temps de son apprentissage. Mobile et sédentaire à la fois, il bénéficie d’instruments (téléphone, i-phone, ordinateur portable, autoradio, téléviseur, lecteurs de CD ou de DVD) qui concourent à son autonomie, qui le placent au centre d’un réseau d’information et de communication qu’il peut solliciter à la demande et qui lui permettent  de vérifier qu’on peut apprendre partout et que chacun de ces instruments peut devenir un auxiliaire d’apprentissage en relation avec le profil de l’étudiant ( plus visuel, plus auditif) ; d’exiger des parcours d’apprentissage qui combinent présentiel et à distance, et dans lesquels les activités sont ciblées en fonction des lieux de leur déroulement .
 
Cette mobilité, on l’aura compris, rend désuète l’extrême rigidité des temps d’apprentissage de l’institution scolaire : temps lent, trop extensif ; durée étale ; organisation de l’unité pédagogique trop identique. Tout y est moyenné, l’effort, le plaisir, le désir. Les cursus sont lents, longs et faiblement rentables. Or l’usager sait qu’on apprend tout le temps, en écoutant son baladeur ou son iphone, en visionnant des DVD ou des programmes préalablement stockés, en programmant des rendez-vous téléphoniques d’apprentissage, et bien sûr et surtout en mettant à son service les ressources multimédias offertes par son ordinateur.
 
Ici plus de programmation pédagogique linéaire mais des programmations extrêmement diversifiées voire aléatoires ou qu’on appelle aujourd’hui modulaires.
 
Pourquoi aléatoires ou modulaires ? Parce que lorsqu’on écoute les responsables de Planing Stratégique, ils ont une obsession : la multidimensionnalité individuelle qui fait que comme l’on consomme à sa convenance et de manière paradoxale, on apprend à sa convenance et de manière paradoxale. Consommateur ou apprenant, nous sommes toutes et tous un peu fils et filles d’ Arlecchino, Arlecchino avec ses multiples facettes et toujours à jouer plusieurs rôles à la fois
Toutes et tous à la fois : actifs et passifs ; satisfaits et révoltés ; modernes et conservateurs. Acteurs, actrices d’alliances paradoxales qui font dire à un personnage de Brétecher « je n’ai rien demandé, sauf si on me propose » ou à un client virtuel d’une grande banque française : « j’attends des propositions que je n’attends pas »
 
Cet usager, consommateur apprenant réclame qu’on s’adresse à lui différemment, qu’on lui propose tout à la fois : des enseignements de langue utilitaire, des enseignements de langue de distinction, des enseignements de langue fondés sur le plaisir mais aussi des enseignements qui intègrent un temps zappé, éclaté ; une attention, une disponibilité à durée variable mais aussi d’autres représentations de l’apprentissage : ludique, interactif, compétitif etc… et partant une très grande variété de pédagogies qui se soucient autant de phénoménologie que d’éthologie, c’est à dire qui tiennent compte des positions d’apprentissage, allongés, assis, couchés….
 
La didactique au miroir du consommateur apprenant
 
Nous sommes aujourd’hui entrés dans l’ère de la personne c’est à dire dans l’ère d’un consommateur porteur d’une histoire, d’ un projet, d’une recherche de cohérence ; ce qui implique qu’on lui propose du sur-mesure, qu’on cherche à le sécuriser, à le mettre en confiance, à le soutenir, à l’encourager bref à le comprendre. Approcher la spécificité de chacun, réclame d’appliquer à l’apprenant, en matière d’enseignement, les règles du marketing comportemental , le « one to one marketing » à savoir celui qui distingue, celui qui inclut en même temps dans un réseau, celui qui permet d’être reconnu, distingué, dorloté…celui qui relie, associe, solidarise, fait communiquer, fraternalise…..
 
Aux produits d’apprentissage de prendre en compte le fait que les consommateurs apprenants n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes désirs ni les mêmes exigences ; ils devront aussi prendre en compte la disponibilité spatiale et temporelle, le choix des objectifs, le style,le rythme, l’expérience d’apprentissage, les styles d’apprenant. Ils devront aussi prendre en compte le fait que nous sommes passés d’une logique de qualification à une logique de compétence ; d’une logique de qualification, celle d’un savoir technique sanctionné par un diplôme ou une reconnaissance spécifique … à une logique de compétence, celle d’une capacité à utiliser des qualifications distinctes, à les combiner, une logique qui induit un savoir adaptatif, une application changeante avec les situations et les cas.
 
D’où la nécessité d’exposer les apprenants à des matériels extrêmement variés mais aussi faire appel : à l’observation de corpus recueillis ou autoproduits ; à la réflexion sur la langue maternelle ; à des observations sur leur comportement langagier ; à des recherches de matériel ; à des réflexions sur les choix d’exercices.
 
Ces produits d’apprentissage devront aussi tenir compte de ce qui est imprévisible : les interactions divergentes ; les échecs inattendus de communication ; les sous entendus et les malentendus non seulement du discours mais aussi culturels ; ils devront donc exposer l’étudiant à des activités tant de dramatisation, de simulation que d’improvisation, développer une pédagogie du sens qui travaille à la mise en place d’une compétence interprétante.
 
Ils devront aussi préparer l’apprenant consommateur à la mobilité en le familiarisant aux différents aspects socio-culturels de la communication qui incluent : la maîtrise d’une langue académique pour pouvoir s’insérer dans un cursus étranger ; la préparation à une communication intensive dans la perspective d’une formation en entreprise qui nécessite la connaissance d’une culture d’entreprise ; la familiarisation avec la vie quotidienne.
 
Il conviendra enfin de prendre en compte une mobilité virtuelle, celle qui nous vient du multimédia : elle favorise un apprentissage buissonnier, permet un règlage individualisé, combine apprentissage normalisé et aide à l’apprentissage, donne à l’étudiant l’impression qu’il apprend sans les représentations habituelles de l’apprentissage et lui offre surtout la possibilité de vérifier l’efficacité de ce qu’il a appris dans un réinvestissement immédiat.
 
Rejoindre le consommateur dans l’apprenant impose donc de mobiliser tous les moyens de la didactique  notamment les recherches sur les prévisibilités du discours (script, scénario) ; les apports de la traduction comme activité réflexive mais aussi poétique et d’observation culturelle ; les recherches sur le travail par compétence; compétence partielle de l’approche modulaire) ; les apports d’outils comme le Cadre européen de référence ou le portfolio (à condition de ne les considérer que comme des outils révocables et non d’en faire un nouvel objet aux relents d’idéologie totalitaire) ; la prise en compte des apports de la perspective actionnelle, dernier avatar des approches méthodologiques, qui fait se rejoindre le cognitivisme socio constructiviste, les apports des neurosciences, la théorie des intelligences multiples de Gardner et les apports du e-learning.
 
En conclusion, les langues sont un terrain d’observation privilégié parce que c’est un terrain  où affleurent tous les enjeux (politiques, culturels, identitaires, éducatifs), où se croisent les logiques d’entreprise et les logiques de service public et où s’échangent les rôles du consommateur, de l’usager et de l’apprenant.
 
Jacques Pécheur
Mis à jour ( Lundi, 09 Novembre 2009 12:17 )
 
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